J'ai connu l'autre jour un moment d'éveil philosophique comme il en arrive assez rarement pour être souligné. Vous savez bien, cette phrase, ce paragraphe, ce livre parfois, qui vous attrape par le col et vous embarque sans façons dans une aventure d'où vous revenez transformé(e). Comme une énorme vague qui s'abat sur vous sans pitié et se retire, vous laissant à la fois grelottant et à moitié héberlué, vous demandant ce qui vient de vous arriver. Prenez donc bien la métaphore que vous voulez, c'est à ce type d'énorme claque philosophique que je me réfère, qui allume d'un coup la lumière dans un coin de votre tête. Cette lumière aveuglante qui vous laisse sous le choc, avant que vos yeux ne s'habituent à la clarté ; et quand le processus d'habituation est passé, vous ne pouvez plus rien voir de la même façon.

Mon premier coup de foudre, c'était le Manifeste du Parti Communiste, de Karl Marx, vers 12 ans. Je me souviens très bien être restée scotchée pendant de longues minutes sur la phrase “les prolétaires n'ont rien à perdre que leurs chaînes”, à la fin du bouquin, point culminant de mon premier vrai voyage dans le monde des idées, le rugissement fatal de ce qui grondait dans toutes les pages qui la précédaient.

J'ai 13 années de relations plus ou moins chaotiques avec la philosophie de plus que lorsque le Manifeste m'est tombé dans les mains. Je suis tombée du haut de la falaise des préjugés et des certitudes bien des fois, et je crois que je n'en apprécie aujourd'hui que plus le plaisir de la chute – parce que je sais maintenant qu'elle fait partie du processus d'apprentissage. Bref, 13 années plus tard, et je me prends à célébrer, passée la phase de choc, ce tourment de l'âme qu'est toujours le questionnement. Et ce coup-ci, ça n'était même pas par la puissance de l'écrit.

Le déclencheur : Alain Badiou 

La semaine dernière, j'écoutais Alain Badiou à l'émission Hors-Champs (le site dehttp://www.franceculture.fr/emission-hors-champs-0), qui lui a consacré une semaine entière. Qu'on s'entende bien : j'ai énormément de lacunes en termes de culture, et je n'avais jamais rien lu d'Alain Badiou, hormis ses articles publiés entre autres dans le Monde Diplomatique ; je l'avais déjà entendu intervenir à Là-Bas Si J'y Suis mais n'avais jamais eu l'occasion, le temps, l'envie – tellement de choses à lire, à faire, une éternelle course contre la montre – de me plonger dans un de ses ouvrages en particulier. Et ce d'autant plus que ça n'est pas comme si le bonhomme n'avait écrit qu'un livre, hein ! Bonjour la montagne à laquelle il faut s'attaquer !

Bref. Dans cette émission, Alain Badiou a évoqué son parcours de militant politique – d'ailleurs le récit de son aventure dans un micro-parti maoïste qu'il avait créé vaut le détour, je recommande – et sa vie personnelle, intimement mêlés bien entendu.

Il a lâché la phrase suivante, grande bourrasque dans ma tignasse ébouriffée : 

“Ne laissez personne d'autre que vous-mêmes faire votre autocritique”.

Là, le drame. Je ne me souviens plus de quoi il a parlé juste après cela. Je crois que c'était à propos de son micro-parti maoïste, justement. La phrase vous paraît peut-être assez banale, comme ça, mais les ramifications de ce qu'elle implique n'en finissent pas dans ma tête, une semaine après. Outre les considérations sur le plan personnel que cette assertion a provoquées, c'est à la manière dont elle a agi en détonateur sur quelque chose qui sommeillait sur le plan politique que je vais m'intéresser.

 La gauche et l'autocritique

Je fais partie des héritiers (beaucoup plus nombreux que vous ne le pensez, on n'efface pas l'empreinte historique d'un peuple) d'une pensée que nous qualifierons “de gauche” pour des raisons de pragmaticité langagière (si je commence à vouloir définir “la gauche” je ne terminerai jamais ce post), d'un fil conducteur qui s'appréhende à l'échelle de l'histoire de l'humanité qui vit passer Rousseau, Karl Marx, Pierre Bourdieu (et tant d'autres !), bref de ceux qui, selon l'ordre établi, ne devraient plus exister : nous sommes, depuis la fin des années 70, les grands perdants de la lutte des classes. L'idéologie, c'est terminé, place au consensus : vive le libre-marché, au détriment de tout le reste ! Le communisme, ça marche pas, d'ailleurs voyez, le Mur de Berlin en est même tombé. Bref, j'appartiens à la catégorie de ceux qu'on veut faire passer pour les grands losers de l'histoire. Nous n'existons, selon les dires de certains chantres de la pensée dominante, plus, puisque comme François Hollande l'a bien spécifié à ses amis financiers à la City, “il n'y a plus de communistes (entendre “des gens de gauche”) en France”, tout comme Fillon ou un des hologrammes de l'UMP avait fièrement proclamé que “plus personne ne se rend compte quand il y a une grève en France”. Nous sommes, selon toute vraisemblance, des erreurs de la nature, nous ne devrions pas être là : la preuve, on n'existe même pas ! CQFD !

La question qui se pose est bien celle de l'autocritique : quelle autocritique la gauche a-t-elle effectué sur sa propre entité ?

On peut distinguer (en gros) deux catégories suivant l'évolution envisagée depuis la prétendue “fin de l'Histoire” :

  • la gauche anciennement marxiste de la 2ème Internationale (représentée dans le Parti Socialiste en France);

  • la gauche qui continue d'utiliser les analyses du système capitaliste de Marx pour comprendre le réel;

La première a accepté la “modernisation” et s'est mise au pas avec le système capitaliste globalisé, presque honteuse d'avoir jamais existé. Tenant à faire bonne figure et sans doute un peu zélée pour faire oublier son irréductible héritage marxiste, cette gauche-là a obéi, s'est vue imposer une “autocritique”... de la part du système qu'elle combattait.

L'autre gauche, celle qui s'inscrit encore dans ce rapport de forces qui s'est fait de plus en plus visible ces dernières années – la lutte des classes – avait, elle complètement disparu (enfin, c'est ce qu'on nous avait dit). Relégués au rang des dinosaures, avec nos théories “datant du XIXème siècle” - c'est oublier au passage que l'autorégulation du marché et Adam Smith, c'est fin XVIIIème – nous étions “archaïques” voire “réactionnaires”. Il fallait progresser, nous moderniser, c'est-à-dire baisser la tête et accepter l'ordre établi par la finance toute-puissante. Et nous avons dûment accepté d'être relégués avec les parias dans les poubelles de l'histoire, sans renier pour autant nos idéaux, mais en nous résignant à être, pour toujours une minorité ; et ce, comme nous l'avait bien fait comprendre le système.

Dans les deux cas, et malgré la différence fondamentale entre ces deux autocritiques – à savoir que l'une a accepté de se compromettre quand l'autre s'est juste soumise à une certaine réalité – la critique nous fut imposée de l'extérieur, par les tenants de l'ordre dominant. Dans les deux cas nous cessâmes de nous battre pour maintenir notre place dans le réel (pour un temps du moins).

Une autocritique, oui - mais pas celle imposée par l'ordre libéral

La nécessité d'une autocritique est bien évidemment cruciale, et ça vaut pour l'autre gauche comme pour l'idée du consensus éternel social-démocrate. Comment avancer, sinon par la remise en question ? Résoudre l'équation pour savoir comment être communiste (ou socialiste, ou révolutionnaire, ou tout ce que vous voulez, on s'entend) après les horreurs auxquelles son application donna lieu en certains endroits est fondamental. Pour savoir où ça a foiré, comment l'utopie est devenue dystopie, pourquoi les valeurs de départ ont été tellement floutées que c'est l'inverse qui est advenu ? Tout ça mérite réflexion et autocritique. Mais pas cette autocritique imposée par cette idéologie qui avait et a tout intérêt à nous empêcher de nous reconstruire par la remise en question ! Asséner des poncifs du type “le communisme n'a jamais marché donc rangeons-nous tous derrière le drapeau du Capital” ne sert qu'à calmer l'angoisse de la véritable autocritique, celle qui s'inscrit dans notre développement à nous, selon des valeurs d'égalité, de liberté qui nous sont chères : ce n'est pas avec les outils du Capitalisme que l'autocritique de la gauche marxiste peut se faire dans un sens positif. C'est grâce à nos propres outils, nos propres valeurs, nos propres principes, par une sorte de méditation sur qui nous sommes que nous pouvons voir où, vraiment, ça a foiré.

Quand vous vous plantez dans la vie, vous n'allez pas voir quelqu'un qui vous veut du mal pour vous expliquer où vous avez fait un mauvais choix : au contraire, vous vous recentrez sur ce qui n'a pas collé avec les valeurs et les buts que vous vous étiez donnés, pas sur ce que les autres (l'ennemi) attendaient de vous.

Se placer sur le terrain de l'idéologie dominante ennemie et utiliser ses outils à elle pour avancer, c'est la garantie de perdre à tous les coups.

Fort heureusement, l'autre gauche (la gauche “socialiste” s'étant fondue dans la pensée néolibérale triomphante, elle n'est plus, inutile de s'attarder là-dessus ici) est en possession de tous les outils théoriques pour faire cette autocritique. Le renouveau du marxisme, du rousseauisme, par la remise en cause, douloureuse, de notre identité propre, est caractéristique de notre époque : et l'on avance, fermement, parce que nous n'avons plus honte de ce que nous sommes. Toutes les cicatrices sont des blasons de succès dans notre autocritique. Oui, nous sommes sur la bonne voie. Tant qu'il y aura des hommes et des femmes sur cette planète, l'Histoire n'aura pas de fin, car ce sont elles et eux qui la font, cette fichue histoire. A bas cette autocritique imposée par le Capitalisme. Arriba el socialismo del siglo 21!

Cliché automnal - j'aimais la façon dont les gouttes d'eau dansaient sur cette toile, et la feuille qui semblait tomber en son centre. J'espère leur avoir rendu justice avec cette photo :)P1140966-2