Comme il suffit d'entendre parler d'absurdités à longueur de temps, je reviens vers vous avec un post un peu plus positif et qui je l'espère redonnera un peu de confiance à ceux que le désespoir gagne*.

Bref, pour sortir un peu de cette confusion ambiante où l'on tourne tous les micros vers un histrion et que l'on braque les caméras sur les histoires de fesses du Président de la République, et pour parler de manière un peu constructive (parce que bon, c'est pas qu'on s'en fout, des deux thèmes de prédilection des vendeurs de papier, mais quand même un peu...), je vais (encore) vous parler de l'Equateur. Pas pour rien, mais parce qu'il est un excellent exemple de ce qu'un pays, aussi petit soit-il, peut faire pour améliorer les conditions de vie de tous les citoyens (et pas seulement des banquiers – suivez mon regard jusqu'à Bruxelles), en appliquant une politique de gauche, avec des méthodes de gauche, et avec succès. Et puis parce qu'apportant à mon niveau mon soutien et mon aide à la Révolution Citoyenne, je vois un peu mieux comment fonctionne ce pays par rapport aux autres Etats progressistes latino-américains.

Je me débarrasse tout de suite de l'argument qui consiste à chouiner qu'on est pas le même pays et que ce qui se passe là-bas ne marchera jamais ici – au XVIIIème siècle aussi les je-sais-tout de service riaient à la figure de ceux qui prenaient Genève pour modèle et proposaient une France républicaine. Ils n'ont pas ri bien longtemps. Il ne s'agit pas en France d'appliquer à la lettre les lois et la constitution écrites et votées par le peuple équatorien, mais de montrer que certains grands principes, d'égalité et de partage, de changement de nos modes de production et de consommation, de révolution démocratique, sont tout à fait à notre portée, et que NON, personne n'est condamné aux coupes budgétaires ni à suivre les ordres de la finance internationale. “Cela semble toujours impossible, jusqu'à ce qu'on le fasse”, disait Nelson Mandela, quand les conservateurs et l'extrême-droite le traitaient de terroriste et soutenaient la peine de mort contre lui. Bingo. De ce que je vois et qu'on me raconte de l'Equateur from the inside, eux non plus n'y croyaient pas avant de porter la Révolution Citoyenne au pouvoir. Et pourtant.

Oui, c'est difficile à concevoir, vu d'ici, vu l'ambiance, mais il y a des endroits sur la planète où tout ne va pas de mal en pis, où les citoyens s'approprient la politique et mènent la danse, sans une goutte de sang ni un seul prisonnier politique, sans censure médiatique ni milices armées. Bien sûr, le chemin est long, et tout n'est pas parfait. Mais l'amélioration des conditions de vie de la grande majorité – en témoignent les 80% de taux de satisfaction sur l'action du gouvernement – est assez fulgurante pour qu'on n'ait pas envie d'y piocher quelques idées.

Suis-je en train de dire qu'un pays qui n'a ni le prestige ni le poids à l'international qu'a la France a réussi à se défaire du néolibéralisme triomphant ? Que le combat politique de tous les instants mené par le gouvernement paye ? Et les gens en sont contents ? Oui, tout à fait.

Déjà, la vision globale du projet pour lequel l'Equateur a voté en 2006 s'inscrit dans une compréhension du monde à des centaines de lieues de ce que nos dirigeants ont en tête ici. Rafael Correa a été élu pour appliquer un programme de “Révolution Citoyenne”. C'était écrit noir sur blanc, et les promesses ont été (sont) tenues. Sans rentrer dans le détail du concept de la Revolución Ciudadana, qui mériterait d'être décliné un peu plus en Europe, en voici les grandes lignes théoriques : le pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple. Voilà, la Révolution Citoyenne applique le principe démocratique à la lettre. Le premier grand chantier, pour ce pays dont l'Empire américain a littéralement abusé – comme dans beaucoup de pays latino-américains d'ailleurs, mais ça n'est pas le sujet – ce fut en effet de rendre aux citoyens le pouvoir que leur confère leur condition d'êtres humains vivant en société. Enfin, “rendre” n'est sans doute pas le mot, puisque le pouvoir du peuple n'est octroyé par personne, c'est le peuple qui le prend. Disons soutenir les décisions du peuple équatorien et s'assurer de la garantie de sa souveraineté. Après tout, il n'est d'autre objectif pour un gouvernement que celui de garantir la souveraineté et la sécurité (au sens large – ce qui inclut la défense contre les agressions de la finance internationale – suivez encore une fois mon regard jusqu'à Bruxelles) de ses citoyens.

Et ce processus passe par (devinez...) la rédaction par le peuple d'une nouvelle constitution. Bah oui, quand le système politique d'un pays est pourri jusqu'au trognon, à quoi bon mettre des pansements pour endiguer la gangrène ? Autant y aller à fond et tout refaire ! Et quoi de mieux que de mettre à contribution tout le pays pour débattre et écrire ensemble une constitution véritablement démocratique (puisqu'écrite par le peuple avec pour but l'intérêt général) ?

Donner à tout le monde la parole, la même voix, les mêmes opportunités d'expression – oui, oui, rassurez-vous, même les riches ont le droit de participer, mais comme ils sont en minorité (comme ici), vous pensez bien que la nouvelle constitution n'est pas très free-market-friendly, n'est-ce pas. Bref, pendant deux ans, le pays s'est attelé à rédiger une constitution (sous la forme d'une assemblée constituante formée de gens qui n'étaient pas des politiciens professionnels), à en débattre dans des assemblées citoyennes de villages, et quand elle fut prête, le projet fut soumis à référendum, et approuvé. Et pas approuvé à 1% d'écart, mais à 65% des votants.

Et puis il faut voir l'audace du contenu : politique du Buen Vivir, avec accès pour tous à l'éducation et à la santé, déclaration des droits de la Nature au même titre que les droits de l'Homme, proclamation d'une vision socialiste (pas au sens que donne le PS au Socialisme, hein, nous sommes bien d'accord) assumée, avec les nationalisations des entreprises qui n'étaient que des mécanismes de drainage des ressources par les grosses corporations américaines.

(Psst ! On arrive bientôt au deuxième anniversaire de l'élection de François Hollande. Si on avait élu l'Humain d'Abord, on arriverait grosso modo à la fin du boulot sur la nouvelle constitution. Je dis ça, je dis rien...).

Appliquant la politique décidée par les citoyens (et non en leur collant un entonoir dans la bouche de force pour leur faire avaler des salades de coupes budgétaires et de TVA en hause pour le plaisir des banquiers), le gouvernement a donc mis un bon coup de balai dans le mic-mac néolibéral, où la loi devait se coucher devant l'intérêt financier et où plus personne ne maîtrisait rien tellement c'était le règne du libre-marché. Où la libéralisation de l'éducation avait donné lieu à pléthore d'universités fantômes, créées par de riches vautours pour s'octroyer des diplômes à eux-mêmes. L'Equateur, le tout petit Equateur, est revenu de loin, a renvoyé, très gentiment, mais très fermement (parce que les décisions prises par un peuple ne sont PAS négociables) la finance dans ses cordes en envoyant val(l)ser la dette – enfin, surtout les taux d'intérêts. Si, si, les taux d'intérêts, ce truc qui nous bouffe, ici la plus grosse part de notre budget annuel, ces taux d'intérêt qui dépendent de comment trois guignols dans un bureau à Wall Street décident de “noter” la solvabilité des pays, et qui changent tous les ans au bon vouloir des seigneurs de la finance. Ce machin, dont on nous dit que c'est "super-méga-crucial-qu'il-faut-qu'on-rembourse", ben en fait il suffit juste d'envoyer paître les profiteurs et ils se couchent :)

Légère digression, mais bref, le gouvernement a envoyé la finance se faire voir, permettant ainsi à l'Etat (= tout le monde) de vraiment décider là où les fonds étaient nécessaires, m'voyez. Et comme le peuple a décidé que là où il y avait besoin, c'était la santé, l'éducation, la recherche, et les infrastructures collectives, ben c'est là que tout ce pognon est allé. Et les résultats sont assez édifiants – et maintenant ce sont les banquiers qui viennent leur lécher les bottes tellement le pays va bien. L'instauration d'un système d'éducation complètement gratuit (y compris pour l'université), la réduction du taux de chômage à 4.8% (le plus bas de toute l'histoire du pays) par l'investissement public, la multiplication des emplois à plein temps et en “CDI”, des salaires assez hauts pour permettre à ceux qui touchent le salaire minimum de couvrir 99% des dépenses de base (on en était à 45% en l'an 2000), la réduction drastique de la pauvreté, les investissements massifs dans la culture, la recherche et la santé, une quasi autonomie énergétique et agricole et un grand plan pour passer à des sources d'énergies renouvelables tout ça, c'est FAISABLE. Cela ne relève en rien de l'utopie, c'est déjà réalisé.

Moralité : quand tu laisses le peuple décider en faisant ton boulot de chef d'Etat (c'est-à-dire en défendant ce que le peuple décide), ça marche plutôt bien.

Les gros ramollos qui croient qu'en faisant la politique de la jelly sans changer de perspective, en mettant les intérêts de quelques-uns avant la souveraineté du peuple, feraient bien d'en prendre de la graine.

C'est sûr, ça implique de tout foutre en l'air. La Cinquième République qui est décidément trop rouillée pour fonctionner beaucoup plus longtemps, l'absurdité sans nom des coupes budgétaires (tout ça pour rembourser une somme qu'on ne paiera jamais et qui continue d'augmenter malgré l'austérité, laissez-moi ricaner doucement), le système des traités européens qui n'ont aucune légitimité puisqu'on ne nous a pas demandé notre avis (ou qu'on ne l'a pas respecté...), et la course à la consommation de masse comme seul but de l'existence.

Oui en effet ça implique de retrouver confiance et de se bouger un peu les fesses. Oui, ça représente un risque. C'est pas facile quand on nous a tellement abusé qu'on n'y croit plus, je sais. Mais franchement, dites-moi, vous êtes heureux dans ce système-ci ? Vous pensez que ce qu'ils nous préparent va augmenter votre niveau de bonheur ? Concrètement, on a quoi à perdre à s'engager ? Rien. On a un monde respectueux de l'humain et de l'environnement à gagner, par contre. Les puissants ont voulu vous faire croire que nous n'y pouvions rien, misant sur la désillusion de la politique, qui ne conduit qu'à plus d'asservissement. Il est trop facile d'être fataliste : un peuple n'est jamais condamné que par l'abandon de sa souveraineté au cynisme et à la résignation. Le peuple n'a pas à attendre que l'on lui donne le pouvoir, il le prend. Et si les oligarques s'y accrochent, il l'arrache.

Contre la démoralisation et l'état de choc : révolution-citoyennisez-vous !

(Et puis j'avoue, j'ai un gros faible pour leur mot d'ordre et leur logo).

ecuador-love-life

*(N.B.Le fait que je sois contre l'interdiction à titre préventif d'un spectacle ne change rien au fait que je vois en Dieudonné quelqu'un de dangereux, qui défend des idées (consciemment ou inconsciemment) indignes de certains principes. Cela ne change rien non plus à l'opinion que j'ai de Manuel Valls, hypocrite en diable puisque lui-même est un habitué des sorties à caractère xénophobe. Et cela ne change rien non plus à l'opinion que j'ai du CRIF, un ramassis de communautaristes proches de l'extrême-droite – rappelons que le CRIF a soutenu Marine Le Pen et Nicolas Sarkozy à la dernière présidentielle. Non parce que je vois venir d'ici les mêmes affirmations selon lesquelles si t'aimes pas Dieudonné, alors t'es fan de Manuel Valls. La vie est bien plus complexe en fait.)